Tribune

Par
Marie-Laure Dreyfuss
Déléguée Générale du Centre Technique des Institutions de Prévoyance (CTIP)
L’intelligence artificielle porte en elle des potentialités disruptives dans le secteur de la santé ; elle doit également être utilisée pour réaliser le virage tant attendu vers le préventif. Chaque individu doit néanmoins avoir confiance dans les nouveaux outils et doit être accompagné dans leur prise en main, afin que soit réalisée la meilleure alliance possible entre l’IA et l’humain.
Selon l’enquête menée par la délégation du numérique en santé parue en février 2024, 90 % des Français ont déjà eu recours au numérique pour des questions de santé et ils sont 74 % à considérer que le développement du numérique aura un effet positif sur la coordination de leurs différents praticiens. Ces chiffres pourraient laisser croire que les actions de prévention en santé bénéficieraient immédiatement de ce courant de développement de l’usage du numérique. Or des réticences fortes existent : un Français sur deux ne voit pas ce que l’IA peut lui apporter1. Et seuls 47 % d’entre eux sont prêts à l’utiliser pour leur santé. Ces chiffres contrastés montrent que la frontière entre le numérique et l’intelligence artificielle n’est pas forcément claire pour tous. Pour l’instant, les Français se réfèrent davantage aux services utilisés qu’à la technologie sous-jacente. Par exemple, personne ne remet en cause les rendez-vous en ligne, pourtant gérés par un algorithme et donc de l’intelligence artificielle.
L’engouement médiatique autour de l’intelligence artificielle et notamment autour de l’IA générative a, en effet, son revers. Des doutes voire des craintes apparaissent quant à l’usage de ces outils capables d’imiter les humains dans des domaines aussi sensibles que la Santé. Considérée alors comme une menace ou comme une intrusion, l’IA peut engendrer des phénomènes de rejet et ne plus être associée au progrès. Il existe bien sûr des risques associés à l’intelligence artificielle, et personne ne le conteste. Ces risques ont d’ailleurs incité l’Union européenne à élaborer la première réglementation permettant d’encadrer le développement et le recours à l’intelligence artificielle2.
Mais les bénéfices potentiels de l’IA en matière de prévention santé doivent être davantage explorés, expliqués à toutes les parties prenantes et développés. Il suffit de penser aux avantages de la médecine prédictive, notamment en oncologie, pour s’en convaincre. Aussi, un des premiers enjeux auquel il faudra apporter une attention toute particulière pour développer ces nouveaux outils préventifs basés sur l’intelligence artificielle sera de susciter la confiance. Ce rôle convient parfaitement aux institutions de prévoyance qui, par nature, sont des tiers de confiance pour les employeurs et les salariés. Leur gestion paritaire et leur statut à but non lucratif en font des organisations uniquement dédiées au service de l’intérêt de ce collectif singulier qu’est l’entreprise. La transparence dans l’utilisation des nouveaux outils, est, en effet, un facteur clé de leur acceptation par la population concernée. L’objectif serait donc d’abord d’informer les assurés sur le type d’IA utilisé, pour ensuite la rendre attrayante et pouvoir déployer un véritable levier de prévention et de bien-être.
Et pour cela, l’approche envisagée pourrait être double. Le premier axe consisterait à concevoir les IA avec les salariés et les employeurs et à partir de leurs besoins. En d’autres termes, faire ce que les groupes de Protection sociale ont toujours fait, à savoir répondre aux attentes exprimées. Au vu des datas disponibles sur les populations visées, l’utilisation de l’IA permettrait de développer et de créer pour un secteur, une branche ou une profession donnée des parcours de prévention adaptés.
Un deuxième axe pourrait être exploré pour utiliser l’IA comme facilitateur dans la relation entre le chargé de prévention et l’assuré. Il ne s’agirait pas là de concevoir un substitut à cette relation mais bien de l’enrichir. En effet, dans un parcours ou une action de prévention, il y a toujours des temps de découragement ou de questionnement. Dans ces moments, la machine s’avère insuffisante. Le numérique ne peut pas tout. On sait, par expérience, que le taux de rétention d’une application mobile à trente jours3 n’est que de 11 % en moyenne. Difficile d’imaginer le taux de rétention d’un outil d’IA qui demanderait des efforts plus importants à l’assuré ! L’IA, même dotée d’une apparente compréhension, manque de la subtilité et de l’empathie humaine. Un simple échange avec un chatbot, aussi avancé soit-il, suffit à le constater.
En revanche, une alliance bien conçue entre l’IA et l’humain peut être utile pour que le parcours se déroule de façon fluide et motivante. J’y vois également un autre avantage : en procédant de cette façon, on pourrait aussi revisiter les métiers de demain des salariés des institutions de prévoyance de manière à développer l’écoute et l’accompagnement des assurés dans leurs parcours. Car ce qui fait le cœur du métier reste la relation humaine.
Pour les groupes de Protection sociale qui agissent comme financeurs et facilitateurs de l’accès aux soins, l’IA doit clairement être utilisée dans le parcours de santé en prévention des risques. Toutefois, elle ne peut le faire qu’en devenant transparente pour les assurés, mais aussi pour les collaborateurs. Elle ne doit pas être un outil de plus à ajouter au « nuage numérique ». La recherche de l’équilibre entre Humain et IA sera la clé majeure de l’utilisation de l’IA dans le domaine de la prévention.
Sources :
1. Healthcare Data Institute, Rapport « Les Français, les professionnels de santé et l’intelligence artificielle », novembre 2023.
2. ETUI, « Une transition socialement juste grâce au green deal européen ? », 2020.
3. Justine Gavriloff, « 35 chiffres clés sur les applications mobiles », Introduction à la psychologie du consommateur, Janvier 2023.